Tchernobyl et les témoins de l’indicible

Poussière, poupées de suie, villages décharnés. 32 ans se sont écoulés depuis l’accident nucléaire de Tchernobyl et, depuis le 26 avril 1986, rien ne semble avoir bougé autour de la centrale Lénine. En témoignent ces poupons que l’on peut croiser au sol, dans un jardin d’enfants situé quelques kilomètres après l’entrée dans la Zone d’exclusion.

Jardin d’enfants dans la Zone d’exclusion de Tchernobyl – mai 2018

Comme lâchés dans la précipitation, ces jouets contaminés font partie du décor, pour longtemps encore, à l’image de cette marmite semblant tout juste prête à servir. Jusque-là inconnue en Europe, on découvre au printemps 86, à travers les écrans de télévisions des quatre points du globe, cette petite ville ukrainienne de 12 000 habitants frappée par un mal invisible et volatile. Quelques secondes auront suffi au réacteur pour entrer en fusion et exploser laissant s’échapper le nuage radioactif qui a pollué l’air de la majeure partie d’un continent et condamné des milliers d’individus.

Véritable trompe-l’œil, la nature sauvage prédominante dans la Zone dissimule l’indicible. Les pins, vidés de leur chlorophylle, tombent toujours un à un tels des dominos sans pouvoir se désagréger, ce qui n’empêche pas les touristes, depuis quelques années, d’affluer vers la centrale sinistrée et ses villages intemporels.

Décors figés dans le temps

Malgré la radioactivité désormais reine en ces lieux, l’activité économique – imperturbable – reprend ainsi son cours avec le développement du tourisme nucléaire, le « Dark Tourism ». Chaque jour, ce sont plusieurs groupes de personnes qui partent explorer cette Zone 30, Pripyat, Tchernobyl, ces manèges, habitations et quartiers entiers désertés dans l’urgence.

Sur la route de Tchernobyl, les minibus traversent pendant plus d’une heure une forêt dense et impénétrable. Zone 30, Ukraine – mai 2018

Deux heures de routes, un contrôle radiologique et quelques vérifications de passeport auront suffi pour accéder à la Zone. « You cannot be dressed in shorts, jersey (you can t-shirt), you cannot be shod in slippers, sandals. According to the new rules of visiting Chernobyl Explusion Zone, it’s necessary to have clothes with the long sleeve to yourself », nous prévenait-on lors de la réservation. Et, en effet, sur place, interdiction de toucher à tout objet, de s’asseoir en dehors du minibus ou, bien entendu, de repartir avec un souvenir.

Explosion du « Dark tourism »

Chaque sortie du bus suscite la même sensation. Le temps est comme arrêté, avec pour seule distraction, la poussière et les moustiques se disputant l’air. L’appareil photo autour du cou et le dosimètre à la ceinture, certains, curieux, s’imprègnent des lieux tandis que d’autres immortalisent le moment d’un insensible selfie. Disneyland, le Ground Zero ou Tchernobyl… Quelle différence après tout. Les mesures de sécurité ne sont pourtant pas les mêmes. Car, si le césium 137 du réacteur n°4, libéré lors de la catastrophe, s’est peu à peu volatilisé durant les trois dernières décennies, celui-ci et les autres radioéléments qui se sont à l’époque échappés de la centrale Lénine, ont contaminé durablement les sols de la Zone 30.

Au sein de ce périmètre de sécurité s’étalant sur trente kilomètres autour du site sinistré, la vie, malgré les apparences, reprend difficilement son cours. La faune et la flore sont toujours présentes mais témoignent discrètement de l’omniprésence de la radioactivité. Seul le bip-bip étourdissant du dosimètre et les cafards retournés au sol nous ramènent à la réalité et trahit le mal toujours présent, enraciné pour des siècles sur des centaines de kilomètres à la ronde. A Tchernobyl, le cycle de la vie végétale, à l’instar de la vie animale, est à un tel point affecté que les arbres morts ne pourrissent pas comme le révélait une étude publiée dans la revue Oecologia en mars 2015 : « les arbres morts, les plantes et les feuilles sur le site contaminé ne se décomposent pas à la même vitesse » que la végétation poussant à d’autres endroits du globe. Ce phénomène pose un nouveau problème, celui d’un risque incendie accru. En 1992, un incendie a entrainé une nouvelle propulsion dans l’air d’éléments radioactifs.

Tchernobyl comes back

Cependant, le Dark Tourism n’illustrerait qu’une partie de l’iceberg. La reprise économique de Tchernobyl ne passerait pas seulement par le tourisme. Les militaires sont présents dans la Zone pour veiller à la sécurité du site, éventuellement à celle des touristes mais surtout pour s’assurer de la discrétion de ces visiteurs.

Derrière ce mur, se cache l’avenir énergétique de la centrale sinistrée. Photos interdites aux abords du site. Cliché réalisé de derrière la vitre teintée du minibus. Tchernobyl – mai 2018

« No photo here ! » C’est lorsqu’un militaire exige la suppression de quelques photos prises aux abords de l’arche de confinement du réacteur n°4 qu’un mur, coiffé de fils barbelés mais plutôt banal, attise la curiosité. Il y a quelques mois, le nouveau projet pensé par le gouvernement ukrainien a été révélé et celui-ci grandit à l’abri des regards. Une centrale solaire, cette fois, devrait très vite sortir de terre à seulement quelques centaines de mètres du sarcophage. Là-même où les photos effacées avaient été prises. Malgré la stérilité d’une terre, tout se transforme. Tchernobyl en est un parfait exemple.

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