Le Théâtre de l’Usine ou le jeu de l’anticonformisme

Tout comme la Caverne aux Livres à Auvers-sur-Oise, le Théâtre de l’Usine d’Eragny-sur-Oise est une curiosité du paysage culturel valdoisien et de la société actuelle. Utilisé tout d’abord comme espace de stockage et de fabrication par la compagnie Jappelle, le lieu s’est vite transformé en laboratoire avant de devenir ce théâtre à contre-courant du système, à l’image de son fondateur.

Soutenu par la Communauté d’Agglomération de Cergy-Pontoise, le Conseil Général, la DRAC Ile-de-France et Eragny-sur-Oise, le Théâtre de l’Usine réalise une centaine de représentations par an. ©Axelle Bichon

« Le conformisme est une misérable maladie […] parce qu’elle empêche d’exister. » Cette remarque de l’auteure Marguerite Yourcenar définit un peu l’esprit du Théâtre de l’Usine, comme à côté du système, loin de l’audace contemporaine qui remplit les salles parisiennes. Aménagé dans une ancienne usine à papier abandonnée d’Eragny il y a quarante ans, le Théâtre de l’Usine s’est toujours illustré comme un lieu de création, « un laboratoire », « un atelier de recherche » selon les mots de son fondateur cergyssois, Hubert Jappelle. Pour autant, l’œuvre n’y est jamais dénaturée, au contraire.

Hubert Jappelle s’est fait connaitre à Avignon dans les années 1970 notamment par un travail de recherches sur la marionnette. ©Axelle Bichon

Metteur en scène, comédien et marionnettiste internationalement connu, Hubert Jappelle a toujours eu le souci du devoir de mémoire et de transmission. C’est lorsque cet originaire de Lorraine et étudiant aux Beaux-Arts installé depuis peu à Avignon se rend au célèbre Festival local dans les années 1960 qu’il découvre les pièces du Théâtre national populaire de Jean Vilar. Régisseur pour le Festival d’Avignon de 1966 à 1968, Hubert Jappelle tombe alors sous le charme de cette façon d’interpréter et de jouer « avec ferveur, passion, simplicité, sincérité et sans snobisme » et veut lui-aussi défendre ce théâtre transmettant fidèlement l’œuvre. « Ce n’est pas de la pâte à modeler ! », fustige ainsi Hubert Jappelle, lors de la répétition publique de L’Ecole des Femmes présenté jusqu’au 17 février, à propos des pièces dont la mise en scène contemporaine est parfois tirée par les cheveux.

Ancienne usine à papier

« Je ne suis pas passéiste mais nous avons besoin du passé pour se projeter dans l’avenir, défend-il. La mise en scène théâtrale au cours des dernières décennies a accentué de manière caricaturale la négation du passé à tel point qu’on réduit aujourd’hui la mise en scène théâtrale, l’œuvre ancienne, à un simple matériau destiné à la libre expression, à la fantaisie de nos metteurs en scène géniaux. C’est porter tort à la mémoire collective de prétendre pouvoir rapprocher une œuvre du passé de notre temps notamment en effaçant ses caractéristiques sociohistoriques fondamentales que sont le langage et les mœurs, la manière de s’habiller. » Il faudrait au contraire marquer la distance historique et transmettre les œuvres telles qu’on peut les communiquer à autrui, avec sa sensibilité et sa culture ainsi que le maximum de scrupules pour faire revivre des éléments qui n’existent plus aujourd’hui et de faire vivre des éléments de la vie humaine que sont les invariants comme le deuil, l’amour, la souffrance. « L’interprète, le metteur en scène, le comédien, le musicien, le professeur, le chef d’orchestre sont des transmetteurs, c’est notre responsabilité », insiste-t-il.

Ferveur, simplicité et sincérité

Le respect de l’œuvre n’empêche pas le renouvellement et l’originalité artistique. Le travail de recherches autour de la marionnette pour lequel s’est fait repérer Hubert Jappelle en 1968 le prouve

Hubert et Nicolas Jappelle avec les marionnettes représentant Hamm et Clov de Fin de Partie en 2003. ©Manon Laffont

bien. Fort de sa formation artistique et de quelques premières mises en scène depuis la création sa compagnie en 1959, le passionné se penche sur la marionnette et, contrairement à ce qu’il se fait à l’époque et encore aujourd’hui, décide de remplacer les acteurs par ces poupées faites de bric et de broc. « C’était très vivant, très expressif et sur des textes forts. Si je n’avais pas eu de culture esthétique ni de pratique artistique et que je ne m’étais pas ennuyé copieusement lors d’un spectacle, je n’aurais sûrement pas eu l’idée de substituer la marionnette aux acteurs, relève-t-il. C’était novateur qu’un tel spectacle s’adresse à un public autre que des enfants. »

La marionnette magnifiée

Beckett, Molière, Sophocle, Kafka, Strindberg, Gogol… Hubert Jappelle a été précurseur dans la création de spectacles de marionnettes pour adultes. Avec sa troupe, il est invité dans les années 1970 à contribuer au développement de la toute jeune Nouvelle Scène Nationale à Cergy-Pontoise, qui s’appelait alors Centre d’animation culturelle, et s’installe à Eragny. C’est l’un de ses premiers spectacles qui a d’ailleurs inauguré la petite salle du Théâtre des Arts. « A l’époque, il n’y avait pas de RER ! », se rappelle-t-il. Très vite, il a fallu trouver pour le metteur en scène un endroit pour fabriquer les spectacles. L’agglomération a alors fait quelques aménagements sommaires dans la papeterie abandonnée qui a servi de lieu de stockage, de fabrication et de répétition avant de devenir le Théâtre de l’Usine.

« Transmetteurs, c’est notre responsabilité »

A Eragny, dans ce qui n’est encore qu’un hangar, Hubert Jappelle reprend le travail de l’acteur, celui des marionnettes étant trop pointu. « Le théâtre c’est émouvoir, susciter de la réflexion et donner du plaisir. Avec le Théâtre de l’Usine, j’ai voulu, sans vouloir chercher forcément à plaire, atteindre les gens du coin et non pas un public parisien avec des pièces accessibles sans aucune concession », souligne-t-il. Si Hubert Jappelle s’est d’abord intéressé au texte et à la qualité de son interprète – il a écrit Les Enjeux de l’interprétation théâtrale sorti chez L’Harmattan en 1997) -, il s’est ensuite penché sur la perception du public. Chargé de cours à l’université de Paris-VIII puis à celle de Nanterre, le metteur en scène a enseigné à la Comédie de Caen ainsi qu’au Conservatoire national de Cergy-Pontoise. « J’ai donné des cours à la classe d’art dramatique à l’Usine et y ai présenté des spectacles d’élèves à partir de 1984 jusqu’à ce qu’il y ait peu à peu des spectacles professionnels et le public a suivi, c’était une sorte de laboratoire pour moi », raconte-t-il.

Un laboratoire qui a donné naissance à une troupe dont la plupart des comédiens sont d’anciens élèves d’Hubert Jappelle comme Hélène Guichard, Christophe Hardy ou encore Alain Gueneau qui reviennent sur scène douze ans après la première mise en scène de L’Ecole des Femmes par la compagnie pour captiver encore plus le public valdoisien et yvelinois. « Ici, on se connait, j’ai vu presque toutes les pièces et parfois même plusieurs fois. J’ai toujours soutenu cette compagnie », témoigne Simone Morlon, Eragnienne depuis 43 ans. Tout comme ses pièces, les affiches du Théâtre de l’Usine sont reconnaissables parmi toutes et ce, peut-être parce qu’il s’agit du trait de son fondateur. Formé au dessin, Hubert Jappelle ne se voit pas arrêter le théâtre tout de suite. « Je me régale, ça n’a pas de sens de s’arrêter, j’ai l’impression d’apprendre encore et toujours. C’est une manière pour moi de militer contre le conformisme d’un modernisme contemporain qui a dépassé tous les seuils de l’idiotie humaine et qui est bien significative hélas de notre temps », estime-t-il.

Axelle BICHON

Infos : http://www.theatredelusine.net/accueil

Alain Gueneau dans le rôle d’Arnolphe lors de la répétition publique de l’Ecole des Femmes le 22 janvier. ©Axelle Bichon

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